Caractéristiques

Dans un syndrome cognitivo-mnésique tel que celui de la maladie d’Alzheimer, divers changements apparaissent, notamment au niveau des modes habituels de raisonnement, d’expression et de contrôle, le tout étant également influencé par la personnalité, le sens donné à ce qui arrive, les émotions et la réaction de l’entourage. Différentes fonctions cognitives sont touchées : les fonctions mnésiques, langagières, attentionnelles, exécutives, praxiques et gnosiques, décrites ci-dessous.

La mémoire

Ce sont tout d’abord la mémoire à court terme et la mémoire de travail qui sont affectées, c’est-à-dire la capacité à mémoriser de nouvelles informations ou les événements vécus récemment et à stocker brièvement des informations lors de la réalisation de plusieurs tâches. Puis, progressivement, des informations déjà présentes dans la mémoire de la personne ne sont plus accessibles ou disparaissent. La mémoire à long terme est alors touchée.

Le phénomène d’oubli touche d’abord la mémoire déclarative qui regroupe les mécanismes d’accès conscients à l’information (mémoire des faits, des événements, des musiques, des visages accessibles sous forme de mots ou d’images mentales). Il s’agit de la mémoire sémantique (connaissances, concepts) et de la mémoire épisodique ou autobiographique (événements vécus par la personne, généralement des faits les plus récents aux plus anciens).

Les souvenirs ne s’effacent pas de manière définitive selon une progression mécanique et régulière. Cela varie au cours du temps : certains peuvent disparaître puis réapparaître au gré des jours. La personne peut également se trouver dans une époque particulière de sa vie comme par exemple son enfance, sa vie d’adulte ou de parent. Ce sont alors des éléments appartenant au contexte de cette époque qui la préoccupent et elle peut vouloir réaliser des activités qu’elle accomplissait à cette époque (aller travailler, chercher les enfants à l’école). Les événements ultérieurs à la période dans laquelle elle se trouve semblent ne plus être présents dans sa mémoire. Ce phénomène peut apparaître et disparaître d’un instant à l’autre et ne provoque pas forcément de mal-être. La personne ne délire pas mais elle vit mentalement dans un contexte temporel qui n’est pas le nôtre. Son présent n’est pas notre présent, notre réalité. Mentionnons encore que la personne raconte souvent ses souvenirs de manière très précise, avec des détails et de nombreuses sensations, ce qui peut favoriser des moments de confusion.

La mémoire qui est conservée le plus longtemps est la mémoire procédurale qui regroupe nos savoir-faire et nos habiletés (ce qui nous permet par exemple de cuisiner, faire notre toilette). Ainsi, les gestes du quotidien sont encore présents à un stade avancé des syndromes cognitivo-mnésiques. C’est également le cas de la mémoire implicite, non-déclarative, qui concerne les automatismes. Les solliciter permet de maintenir les capacités de la personne le plus longtemps possible.

« Sans oublier, quand la mémoire faiblit, qu’il reste l’imagination et le plaisir de parler de soi au présent, de sa manière de ressentir les choses ou de les imaginer… ».

Jérôme Pellissier, 2010.

L’attention

La personne rencontre de la difficulté à se concentrer, à rester focalisée sur une seule activité et à réaliser plusieurs activités ou à recevoir plusieurs informations en même temps. Elle est facilement attirée par les interférences qui l’entourent, ce qui détourne son attention de ce qu’elle avait commencé de dire ou de faire. Elle change alors rapidement de préoccupations, d’activités et d’émotions (labilité intellectuelle et émotionnelle), ce qui est très fatigant pour elle.

Les repères au niveau spatial et temporel

La personne peut être désorientée au niveau spatial. Elle peut ainsi ne pas retrouver son chemin pour revenir à la maison. Il est toutefois nécessaire de différencier le fait d’être orienté et la capacité à s’orienter qui lorsqu’elle est troublée peut favoriser les conduites d’errance.

Au niveau temporel, la personne aura de la difficulté à se situer dans le temps chronologique du calendrier, dans son propre temps chronologique (celui de sa vie), dans le présent du monde (la société dans laquelle on vit), au quotidien (repas, jour, nuit), dans la mesure du temps qui passe. Les repères chronologiques vacillent, ce qui provoque souvent des confusions d’époques, de lieux, de personnes et peut engendrer de l’anxiété.

Le langage

La personne peut souffrir d’aphasie : difficulté ou incapacité de parler ou de comprendre le langage parlé, écrit ou par signe. Elle se traduit de différentes manières. La personne cherche d’abord ses mots (manque de mots) ou fait des erreurs de mots (substituer au mot correct un mot de sens apparenté ou qui ressemble phonétiquement ou utiliser un mot complètement différent sans lien apparent). Puis, elle peut dire plusieurs fois la même phrase ou les mêmes mots (persévération) ou répéter involontairement les mots prononcés par l’interlocuteur (écholalie). Ces phénomènes engendrent un discours parfois difficilement compréhensible.

Il devient ainsi difficile pour la personne de traduire verbalement ses expériences ainsi que son ressenti et de comprendre le sens de ce que l’interlocuteur dit. Ce qui ne peut être parlé sera alors exprimé vocalement, agi, ou montré à travers certains comportements ou expressions corporelles.

Mais la personne s’exprime toujours. Elle cherche à nous dire quelque chose d’elle et de son histoire. Et même si ses propos ne sont pas toujours cohérents et ses comportements parfois gênants, ils ont un sens qu’il nous faut essayer de décoder.

Les fonctions exécutives

Elles permettent à l’être humain d’avoir un comportement adapté au contexte et de réaliser des comportements dirigés vers un but, de s’organiser, de planifier et de mener à bien des tâches complexes. La personne présentant des troubles des fonctions exécutives peut par exemple avoir des comportements inadéquats en public, de la difficulté à faire des activités une à une, dans un ordre bien précis, à rester focalisée sur une seule activité ou à réaliser cette dernière en fonction du temps à disposition.

Les fonctions praxiques

Des troubles du mouvement sont présents malgré le fait que la masse musculaire, la sensibilité ou la coordination soient toujours intactes. La personne aura par conséquent de la difficulté à réaliser certains actes de la vie quotidienne, tels que boutonner un vêtement, allumer la télévision, lacer ses chaussures, utiliser des couverts.

Les fonctions gnosiques

Un déficit de reconnaissance a lieu malgré des fonctions sensorielles intactes et aucun problème de langage. La personne aura ainsi de la difficulté à reconnaître un objet, à le nommer, à déterminer sa fonction, à savoir de quelle manière l’utiliser. Ses capacités à identifier et à reconnaître les personnes déjà vues ou qu’elle connaît sont également troublées (prosopagnosie). Il lui est alors impossible de faire l’association entre le visage de la personne qu’elle voit et ce qu’elle possède en mémoire d’elle (souvenirs, expériences), ce qui peut engendrer un sentiment d’étrangeté ou de menace.

Cependant, même si elle n’a pas mémorisé et identifié cognitivement la personne, elle a mémorisé une empreinte affective d’elle, et donc va la reconnaître émotionnellement et se sentir affectivement familière avec elle. Par exemple, une mère peut ne pas identifier cognitivement son fils, le vouvoyer, mais s’apaiser et sourire lorsqu’elle est en sa présence, ce qui ne lui arrive pas lorsqu’elle est avec une personne étrangère.

Les émotions

La personne présentant un syndrome cognitivo-mnésique est généralement hypersensible à tout ce qui se passe autour d’elle, aux émotions d’autrui, au climat relationnel et affectif de l’environnement. Elle est perméable aux messages que nous lui adressons. Elle continue d’éprouver des émotions et de percevoir celles des autres, ce qui nous permet de communiquer avec elle jusqu’à la fin de sa vie.

En revanche, la personne aura de la difficulté à mentaliser ses émotions, c’est-à-dire à les penser, y réfléchir, à les mettre en mots pour en parler, à les apprivoiser mentalement, à organiser certaines activités pour tenter de les apaiser. Les ressentis sont réels mais elle arrivera moins bien à maîtriser l’expression de ceux-ci selon le contexte et ses objectifs, à les exprimer à leur juste intensité, à garder pour soi « ce qui ne se dit pas », à continuer à penser sans que l’émotion la submerge. Il y a en fait une inadéquation entre ce qu’elle vit, ressent et exprime. Rappelons que la personne qui n’arrive pas à dire ses émotions ou à les transmettre les exprimera d’une autre manière : par le corps et par ses comportements.

La personne possède une grande intuition. Mais ses problèmes cognitifs vont troubler cette dernière et donc sa capacité de prévision : elle aura de la difficulté à comprendre les intentions de l’autre, à deviner ou anticiper ses actions et à s’ajuster.

Parfois, une diminution des réactions émotionnelles de la personne peut également avoir lieu. Cela pourrait être une réaction de défense face à cette intensité des émotions ressenties qu’elle ne peut supporter mentalement. Mais attention, une absence de réactions émotionnelles ne signifie pas une absence de vie émotionnelle.

Les troubles psycho-comportementaux

Sont regroupés sous ce terme : la déambulation, la dépression, l’agitation, l’agressivité, l’anxiété, l’apathie, les hallucinations, les délires, les conduites répétitives, la modification des fonctions instinctuelles (sommeil, appétit, alimentation). Ces troubles ne se retrouvent pas tous chez chacun et évoluent de manière variable dans le temps : la personne peut déambuler pendant une période puis s’arrêter, être agitée à un moment et pas à un autre.

Il est important de dire quelques mots sur l’agitation et l’agressivité. Comme les facultés cognitives de la personne sont affaiblies, celle-ci ne parvient plus à comprendre clairement l’environnement qui l’entoure, environnement qui devient alors étrange, cognitivement incompréhensible, et souvent angoissant. Par conséquent, la personne peut ressentir des actes ou des gestes naturels comme une agression face à laquelle elle réagira de manière défensive souvent sous forme d’agitation ou d’agressivité.

Par ailleurs, la personne est très sensible aux différents stimulis qui l’entourent : trop de bruits, de sensations, de stimulations, de lumière peut dépasser ses capacités et provoquer également une réaction de défense sous plusieurs formes : anxiété, cris, larmes, retrait, gestes désordonnés.

Ces comportements peuvent être également aussi l’expression d’un besoin, d’un désir, d’une douleur physique, d’une souffrance psychologique, d’un inconfort corporel, d’une incapacité, d’une pensée, d’une angoisse ou d’une frustration, que la personne ne peut plus exprimer de manière usuelle en raison de ses problèmes cognitifs.

Certaines situations paraissent normales car la plupart d’entre nous possédons des capacités cognitives assez solides pour comprendre leur nature et leur cause (soignant s’occupant de nous, attente d’un repas). Ce n’est pas le cas des personnes présentant un syndrome cognitivo-mnésique. Ainsi, si nous prenons en considération, les troubles cognitifs, l’environnement, la manière dont la personne comprend et perçoit ce qu’elle vit, nous pouvons remarquer qu’une partie de ces comportements sont des formes souvent très cohérentes d’interprétation, d’adaptation, de réaction à la réalité telle que la personne la perçoit, face à des phénomènes étranges, des non-dits, des nouveautés qui rendent la réalité menaçante et angoissante.

« Une réaction anormale, dans une situation anormale, est un comportement normal ».

Viktor Frankl